Parlons un peu de ce sujet brûlant qu'est l'intelligence artificielle et son impact sur l'emploi. Vous n'êtes pas sans savoir que l'IA fait désormais partie intégrante de nos vies et que son développement s'accélère à une vitesse fulgurante. Mais savez-vous à quel point elle pourrait réellement menacer nos emplois dans les années à venir ? Et qu'en pensez-vous de l'idée d'instaurer un revenu universel pour faire face à cette réalité ? C'est la question qui nous intéresse aujourd'hui !
Avant d'aller plus loin, faisons un petit topo des dernières avancées fracassantes accomplies par l'IA récemment. Histoire de vous donner une idée de ce dont cette technologie est déjà capable et des progrès à venir qui laissent certains perplexes.
Souvenez-vous, en 1997, quand l'ordinateur Deep Blue d'IBM est devenu la première machine à battre un grand maître aux échecs. C'était la première démonstration de la supériorité de l'IA sur l'intelligence humaine dans un domaine jusque-là exclusivement réservé à cette dernière. Une sacrée avancée pour l'époque !
Et ce n'était que le début. En 2016, le logiciel AlphaGo de DeepMind a fait un bond supplémentaire en battant les meilleurs mondiaux dans des matchs de go, ce jeu de stratégie vieux de milliers d'années considéré comme le "jeu de l'esprit". Une prouesse jugée impossible quelques années plus tôt.
Plus récemment, en 2022, l'interface conversationnelle d'IA Claude, développée par l'entreprise Anthropic, a réussi à obtenir un score de 5,0/5,0 face à des professionnels juridiques dans des tests standardisés portant sur la capacité à synthétiser et communiquer des informations complexes conformément aux normes des cabinets d'avocats les plus performants. Autrement dit, en matière de conseil juridique stratégique et de résumé d'informations, elle fait au moins aussi bien que les meilleurs experts humains en droit des affaires.
Bien d'autres exemples pourraient être cités, comme les systèmes contrôlant désormais entièrement les processus manufacturiers de certaines usines. Ou encore les algorithmes d'IA capables de concevoir des médicaments, des produits innovants ou des œuvres artistiques d'une qualité digne des plus grands créateurs humains.
Vous l'aurez compris, l'IA est déjà très avancée et progresse rapidement dans une multitude de domaines. Et il ne s'agit encore que de la partie émergée de l'iceberg ! Car les innovations technologiques en cours, notamment avec l'informatique quantique, l'apprentissage en profondeur ou l'internet des objets, vont démultiplier les capacités de l'IA dans un avenir proche.
Mais revenons-en à notre sujet principal : l'impact de cette puissance exponentielle de l'IA sur l'emploi. Comme toute avancée technologique majeure, elle va immanquablement remplacer de nombreux métiers dans de multiples secteurs, provoquant de profondes mutations au sein du marché du travail.
Certaines études comme celle du cabinet Nidifian estiment même que jusqu'à 70% des emplois actuels pourraient être supprimés du fait de l'automatisation permise par l'IA au cours des prochaines décennies. Et ce ne sont pas seulement les emplois manuels ou peu qualifiés qui sont menacés, mais aussi de nombreux métiers de bureaux, voire certaines professions intellectuelles supérieures.
Dans le secteur des services par exemple, l'IA permettrait de remplacer près de 3 employés sur 4 grâce à l'automatisation des interactions avec les clients, tâches administratives, rédaction, etc. Plus inquiétant encore, même les fonctions les plus qualifiées seraient impactées, comme les métiers du droit, de la finance ou encore les postes de management.
Cela représenterait une véritable révolution et une crise sociale d'une ampleur inédite. Des millions d'emplois seraient supprimés dans la plupart des pays développés, avec peu de perspectives de reclassement pour de nombreux travailleurs dont la formation ne correspond pas aux nouveaux métiers de l'ère de l'automatisation.
À l'inverse, on estime que l'IA ne créerait que très peu d'emplois réellement nouveaux, la plupart consistant surtout à entretenir et superviser les systèmes d'IA automatisés. Ainsi, on aboutirait globalement à un déficit majeur d'emplois disponibles par rapport à la population active mondiale.
C'est pourquoi de plus en plus d'économistes plaident pour une restructuration profonde du mode de fonctionnement de notre société.Ils appellent, entre autres, à séparer définitivement la création de valeur économique de l'accès à un niveau de vie décent pour tous.
Car même si certains emplois disparaissent au profit de l'IA, une entreprise ou une société devrait être capable de redistribuer équitablement les fruits de la croissance économique à l'ensemble de la population. Et ne plus simplement donner accès à des ressources en échange de travail, comme cela a toujours été fait jusqu'ici.
"Il s'agirait donc d'un changement de paradigme considérable envers une société complètement nouvelle où le travail humain cesserait d'être la principale source de subsistance et de dignité pour l'individu", explique Patricia Laui, professeure d'économie à l'université de Toronto.
Pour ce faire, les entreprises et gouvernements devraient par exemple mettre en place des systèmes universels de revenu de base gratuit, entièrement découplés de l'emploi. Histoire que chacun puisse avoir accès aux biens essentiels tout en ayant plus de temps pour s'épanouir dans d'autres sphères de la société que le travail.
Bien entendu, c'est plus facile à dire qu'à faire. Car pour mettre en œuvre un tel système de revenu universel déconnecté de l'emploi, il faudrait d'abord résoudre de nombreux défis :
Premièrement, il faudrait réussir à financer adéquatement et de manière pérenne ce revenu universel à grande échelle. Cela implique de importantes modifications des systèmes fiscaux et un remodelage complet des budgets des États. On parle ici de transférer massivement les investissements, des secteurs de production vers les services à la population. Autant dire une véritable révolution économique !
Deuxièmement, il faudrait s'assurer de préserver la motivation des gens à fournir des efforts, malgré un revenu minimum décent garanti. Selon de nombreuses études, le fait de travailler procure une valorisation et un accomplissement personnels considérables pour les individus. Le défi serait donc de concevoir un dispositif incitant les gens à rester motivés et productifs pour la société.
Troisièmement, il faudrait imaginer un nouveau système de valorisation des contributions humaines qui ne soit plus seulement lié au travail salarié classique. Actuellement, le statut social et l'estime de soi sont en grande partie définis par notre emploi. Comment redéfinir le sens du "mérite" dans un monde post-travail ?
Enfin, une telle transformation de notre modèle économique et sociétal soulève d'innombrables questions éthiques, légales et philosophiques.
D'un point de vue éthique, certains remettent en cause le fait de "donner de l'argent gratuitement" à des gens qui ne fourniraient aucun effort ou contrepartie en retour. Pour eux, cela viderait le travail de son sens et de sa valorisation, en plus de créer une "assistanat" de masse qui irait à l'encontre des valeurs méritocratiques.
L'argument avancé est que le travail constitue un élément structurant et essentiel de la dignité humaine. En ce sens, une société où les individus recevraient un revenu sans rien avoir à fournir en échange pourrait être considérée comme moralement dégradante et aliénante.
Il y a aussi le risque d'effets pervers comme une désincitation généralisée à l'effort et à la productivité. Si les besoins primaires sont garantis quoi qu'il arrive, qu'est-ce qui pousserait encore les gens à aller au bout de leur potentiel et à contribuer activement à la société ? Un phénomène d'"oisiveté de masse" préjudiciable au bon fonctionnement économique et social pourrait s'installer.
Cependant, d'autres contestent cette vision jugée trop restrictive de ce qui "mérite" d'être valorisé et rémunéré. Pour eux, la plupart des activités humaines essentielles comme l'éducation des enfants, les soins aux proches, le bénévolat, la création artistique, etc. sont déjà non rémunérées aujourd'hui. Pourtant, elles créent une valeur importante pour la société.
L'attribution d'un revenu de base universel permettrait donc simplement de reconnaître et valoriser ces contributions souvent invisibles mais indispensables, au-delà du seul travail salarié. C'est une façon de remettre l'humain au centre en éliminant l'obsession de la productivité et de la croissance à tout prix.
De plus, cela libèrerait l'individu du carcan salarial et favoriserait son épanouissement dans des activités plus en phase avec ses aspirations profondes, que ce soit dans la création, l'entraide, la spiritualité, etc. Au lieu d'être une source d'oisiveté, cela pourrait au contraire libérer un potentiel créatif et civique jusque-là étouffé par la nécessité de générer un revenu.
L'argument philosophique avancé est que le revenu de base permettrait d'atteindre une certaine forme de "liberté réelle" en offrant les conditions matérielles de l'indépendance individuelle. Il ne s'agirait plus simplement d'une liberté théorique qui, confrontée à la pauvreté et à la nécessité, se révèle illusoire pour une grande partie de la population.
Pour les tenants de cette vision, le revenu de base inconditionnel représenterait donc un progrès civilisationnel majeur en termes de justice sociale. Une reconnaissance concrète de la dignité inaliénable de chaque être humain et de son droit à une vie décente, quelles que soient ses capacités contributives. Une application radicale du principe d'égalité des chances.
Cela étant dit, la mise en pratique d'un tel système reste un immense défi d'un point de vue pragmatique et opérationnel. Comment déterminer le niveau de ce revenu ? Quelles sources de financement mobiliser sans créer d'effets économiques pervers ? Comment préserver une participation suffisante aux activités productives indispensables au fonctionnement de la société ?
Des dispositifs d'incitation et de contreparties devront probablement être intégrés pour éviter les effets de désengagement redoutés. Une simple allocation inconditionnelle semble difficilement applicable en l'état, sauf dans une société d'ultra-abondance dépassant les limites de notre modèle économique actuel.
De nombreuses expérimentations préalables et simulations seront nécessaires pour trouver le bon équilibre. Mais au-delà des défis pratiques, le débat concernant l'acceptabilité morale et philosophique d'un revenu découplé de l'emploi reste ouvert. Entre la vision productiviste voulant perpétuer la suprématie du travail salarié, et la vision humaniste visant à libérer l'individu de cette obligation pour se réaliser pleinement, il faudra trancher.
Dans tous les cas, l'arrivée imminente de l'IA et de l'automatisation massive va nous obliger à repenser nos paradigmes socio-économiques en profondeur. Le revenu universel, qu'on l'approuve ou non sur le principe, s'inscrit dans ces réflexions cruciales pour construire un nouveau modèle de société plus juste et épanouissant pour l'humanité. Une société où la création de valeur économique ne sera plus la seule priorité cardinale. Les mentalités et les systèmes devront radicalement évoluer, dans un sens ou dans l'autre.