L’illectronisme géographique, une fracture oubliée
Martine vit dans un petit hameau perché au fond d’une vallée. Elle sait se servir d’un ordinateur. Elle a appris sur le tard, avec des ateliers organisés par la bibliothèque communale. Elle a un vieux portable, quelques notions de bureautique, et même un compte sur le site des impôts. Mais il y a un hic : sa connexion Internet saute tous les jours à 18h. Et certains jours, elle disparaît carrément.
Martine n’est pas une novice du numérique. Elle a les compétences. Elle a la volonté. Mais elle n’a pas le réseau.
Et dans ce coin reculé, avoir une connexion fiable reste un privilège.
Quand l’illectronisme ne vient pas d’un manque de savoir-faire
On parle souvent d’illectronisme comme d’un déficit personnel : on ne sait pas, on n’ose pas, on ne comprend pas. Mais il existe un autre illectronisme, plus discret, plus structurel, qui ne dépend pas des individus, mais du territoire : l’illectronisme géographique.
Celui qui touche les zones rurales, les communes isolées, les hameaux reculés. Là où le très haut débit reste une promesse de campagne électorale. Là où le téléphone ne passe pas dans toutes les pièces, et où le réseau 4G fait des caprices.
Zones blanches, zones grises : l’exclusion par le territoire
L’Arcep, l’autorité de régulation des communications, publie régulièrement des cartes de couverture. Des zones blanches, il en reste. Beaucoup.
- Des zones où aucun opérateur mobile ne fournit une connexion stable,
- Des villages où la fibre n’est pas prévue avant 2028,
- Des vallées entières où le débit ADSL ne permet même pas de charger une vidéo YouTube sans coupure.
Et que dire des bornes France Services inexistantes dans certaines régions ? Ou des guichets fermés à plus de 30 km ? Pour ces habitants, le numérique n’est pas une évidence, mais une course d’obstacles logistique.
Un paradoxe cruel : connectés mais déconnectés
On pourrait croire que le numérique gomme les distances. En réalité, il les renforce quand il n’est pas accessible.
Car aujourd’hui, tout se passe en ligne :
- Accès aux services publics,
- Déclaration d’impôts,
- Prise de rendez-vous médicaux,
- Achats essentiels,
- Échange avec l’administration,
- Inscription scolaire,
- Téléconsultation,
- Télétravail.
Sans connexion fiable, toute cette promesse de simplification devient un cauchemar logistique. Les habitants ruraux doivent se déplacer, demander de l’aide, perdre du temps. Parfois même, renoncer.
Une fracture silencieuse, mais bien réelle
Cette inégalité n’est pas toujours visible. Les habitants des campagnes ne manifestent pas sur la place du village pour réclamer du haut débit. Ils bricolent, contournent, se débrouillent. Et souvent, ils s’isolent.
Dans certaines régions, le sentiment d’abandon numérique rejoint le sentiment d’abandon tout court.
Les services publics ferment. Les médecins partent. Le train ne passe plus. Et maintenant, même les démarches administratives se font au loin, dans un nuage digital inaccessible.
Et pourtant… des pistes existent
Heureusement, certaines initiatives locales essaient de réparer cette injustice territoriale :
- Des médiathèques connectées, où l’on peut venir se former, imprimer des documents, se faire accompagner,
- Des tiers-lieux numériques qui proposent un accès Internet, du matériel, et parfois même du coworking rural,
- Des bus numériques itinérants, qui vont de village en village avec des formateurs à bord,
- Des communes qui s’organisent en collectif pour peser sur les décisions d’aménagement numérique.
Mais ces initiatives, souvent portées par des bénévoles ou des petites structures, manquent de soutien, de moyens et de reconnaissance politique.
L’égalité numérique commence par l’égalité territoriale
L’État a annoncé plusieurs plans pour résorber la fracture numérique. Mais sur le terrain, le ressenti est souvent en décalage avec les annonces. Trop lent. Trop flou. Trop technique.
Et surtout, aucun plan ne remplacera le contact humain, la proximité, l’accompagnement.
Le progrès numérique doit s’adapter aux réalités du terrain, pas l’inverse.
Sinon, on crée une deuxième France : celle des villes connectées, et celle des campagnes débranchées.
Ruralité ne doit pas rimer avec inégalité
Martine ne demande pas la lune. Elle demande juste une connexion qui tienne la route. Le droit de faire ses démarches sans faire 40 kilomètres. Le droit d’exister dans le monde moderne sans être pénalisée par son code postal.
Le numérique a le pouvoir d’unir les territoires. À condition de ne pas oublier ceux qui vivent à la marge de la carte.
Parce qu’au fond, l’inclusion numérique, ce n’est pas une affaire de fibre. C’est une affaire de justice.