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Une inégalité de genre encore peu visible

Dans une petite ville de province, Claire, 74 ans, vit seule depuis la mort de son mari. Chaque mois, elle reçoit une facture d’électricité par mail qu’elle n’arrive plus à lire. Elle n’a jamais eu d’ordinateur. Pas de smartphone non plus. Trop compliqué, dit-elle. Alors, elle attend que sa voisine passe pour l’aider. Ce petit rituel, de plus en plus fréquent, la rend de plus en plus dépendante. Et de moins en moins confiante.

Claire n’est pas une exception. Elle est le visage discret d’un phénomène silencieux : l’illectronisme au féminin. Cette réalité trop peu documentée s’invite pourtant au cœur des inégalités modernes. Non, les femmes ne sont pas moins intelligentes, moins capables ou moins intéressées. Elles sont moins formées, moins outillées, moins accompagnées.

Et cela fait toute la différence.

Un chiffre, une réalité : les femmes, premières concernées

Les enquêtes les plus récentes sur l’illectronisme en France montrent une tendance constante : les femmes sont surreprésentées parmi les publics en difficulté numérique, notamment parmi les personnes âgées, isolées ou peu diplômées. Le constat est sans appel :

  • Parmi les personnes de plus de 65 ans n’utilisant jamais Internet, près de 60 % sont des femmes.
  • Dans les zones rurales, les femmes sont plus souvent éloignées des équipements informatiques.
  • Parmi les bénéficiaires d’aides sociales sans accès numérique autonome, la majorité sont… des femmes.

Ce n’est pas un hasard, mais le fruit d’une construction sociale, d’un parcours éducatif, professionnel et personnel façonné par les normes de genre.

Pourquoi les femmes sont-elles plus exposées ?

Plusieurs facteurs se conjuguent et expliquent cette inégalité :

1. Des parcours de formation moins technologiques

Historiquement, les filières techniques et numériques sont largement masculines. Dès le collège, les garçons sont plus orientés vers les métiers “tech”. Les femmes, elles, sont souvent dirigées vers des filières sociales ou littéraires, moins centrées sur les outils numériques.

Résultat : un déficit de familiarité et de confiance face aux technologies, renforcé par l’absence de modèles féminins visibles dans le monde digital.

2. Des trajectoires de vie plus marquées par l’interruption

Beaucoup de femmes âgées ont connu une carrière interrompue, une vie domestique centrée sur la famille, parfois sans emploi salarié. Elles n’ont pas toujours eu accès aux outils informatiques du monde du travail, et n’ont donc pas acquis les automatismes numériques.

3. La charge mentale numérique... aussi

Même dans les foyers où Internet est accessible, les tâches numériques (déclarer les impôts, gérer les comptes, installer les applications) sont souvent prises en charge par les hommes. Une division du travail qui laisse encore trop souvent les femmes en périphérie du savoir numérique.

Une dépendance qui fragilise

Être en difficulté avec le numérique, ce n’est pas seulement ne pas pouvoir aller sur Facebook. C’est :

  • Ne pas pouvoir faire ses démarches administratives seule,
  • Ne pas pouvoir accéder à ses droits,
  • Ne pas pouvoir gérer son budget, ses soins, ses assurances.

C’est dépendre d’un proche, d’un voisin, d’un aidant. Et cette dépendance est souvent vécue dans le silence, la honte, l’auto-censure.

Claire, comme beaucoup d’autres, ne dira jamais qu’elle se sent humiliée de ne pas savoir “envoyer un mail”. Mais elle évitera les démarches. Elle renoncera. Et ce renoncement est une perte de droits.

L’illectronisme féminin, un enjeu féministe

Oui, l’accès au numérique est un enjeu féministe. Parce qu’il conditionne aujourd’hui l’autonomie, la citoyenneté, la dignité. Une femme qui ne maîtrise pas les outils numériques :

  • Peut difficilement chercher un emploi, ou suivre une formation en ligne.
  • A plus de mal à faire valoir ses droits, notamment sociaux et juridiques.
  • Devient plus vulnérable face à l’isolement, à la précarité, à l’emprise.

Revaloriser le rôle des femmes dans le numérique, ce n’est pas seulement promouvoir les ingénieures. C’est aussi accompagner toutes les femmes, quel que soit leur âge ou leur parcours, vers la maîtrise de leurs outils du quotidien.

Des initiatives inspirantes… mais encore trop rares

Certaines associations ont bien compris l’urgence :

  • Des ateliers numériques “entre femmes” sont proposés par des centres sociaux, dans un cadre bienveillant et sans jugement.
  • Des programmes de médiation intègrent des modules spécifiques pour les mères isolées ou les femmes en situation de précarité.
  • Dans certaines collectivités, des dispositifs de mentorat intergénérationnels permettent à des jeunes filles de former leurs aînées.

Mais ces actions restent trop dispersées, trop peu soutenues, et surtout non intégrées dans une stratégie nationale de lutte contre l’illectronisme genré.

Ce qu’il faudrait faire

Pour combler cette fracture numérique genrée, il ne suffit pas de dire “il faut plus de femmes dans le numérique”. Il faut agir là où les besoins sont criants. Cela passe par :

  • Des diagnostics genrés des besoins en compétences numériques.
  • Des formations adaptées, gratuites, accessibles dans les quartiers, les zones rurales, les centres médico-sociaux.
  • Des outils pensés avec et pour les femmes, simples, lisibles, sécurisants.
  • Un accompagnement humain, basé sur la confiance, la durée, l'écoute.

Numérique pour toutes, ou progrès pour quelques-uns ?

Il est temps de regarder l’illectronisme des femmes comme ce qu’il est : un révélateur d’inégalités systémiques.
Ne pas en parler, c’est contribuer à renforcer ces inégalités.
Ne pas agir, c’est laisser une partie de la population dans l’ombre d’un progrès qu’elle ne peut pas suivre.

Claire, 74 ans, ne deviendra peut-être jamais une pro de l’informatique. Mais elle peut, avec un peu d’aide, envoyer un mail, consulter ses droits, faire ses démarches. Elle peut redevenir actrice de sa vie. Et ça, c’est un vrai progrès.

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