elder_15.webp

Quand les services essentiels deviennent inaccessibles

Introduction

Autrefois, on entrait dans une banque, on poussait la porte d'un bureau de poste, on discutait avec quelqu'un au guichet. Un regard, une voix, une explication humaine suffisait souvent à résoudre un problème. Aujourd'hui, il faut cliquer. Naviguer. Taper son mot de passe. Se perdre dans un menu. Recommencer. Attendre un SMS. Comprendre une interface. Accepter des conditions générales. Cocher une case. Et si l'on ne sait pas faire tout cela ? Tant pis pour nous.

C'est l'histoire de Michel, 67 ans, retraité paisible, ancien garagiste à la retraite. Sa banque de quartier a fermé, son fournisseur d'électricité ne prend plus les appels, et les impôts ont basculé en ligne. Michel n'est pas "contre" le numérique. Il n'y comprend juste pas grand-chose. Pour lui, se connecter à son espace personnel relève de la sorcellerie. Pourtant, Michel est un citoyen, un client, un contribuable. Il a le droit à l'autonomie, lui aussi. Mais ce droit semble s'évaporer.

Cette histoire, c'est celle de millions de personnes. Loin d'être un simple inconfort, la numérisation des services essentiels provoque aujourd'hui une véritable exclusion. Sociale, économique, civique. Invisible pour ceux qui savent cliquer, dramatique pour ceux qui ne savent pas.

1 : La grande bascule numérique

Il faut remonter aux années 2000 pour voir le virage s'opérer. L'État modernise ses administrations. Les entreprises dématérialisent leurs services. On parle de "simplicité", de "fluidité", d'"efficacité". Mais très vite, les guichets disparaissent, les centres d'appel se réduisent, et les plateformes en ligne deviennent le passage obligatoire.

La banque ? En ligne. Les impôts ? En ligne. EDF, Engie, Total énergie ? En ligne. Désormais, même pour contester une facture ou signaler une erreur, il faut passer par un formulaire sur un site. Pas de contact direct. Pas de visage. Juste une interface.

Ce que les décideurs oublient trop souvent, c'est que pour beaucoup, cette transformation n'est pas un progrès, c'est une fermeture. Une fermeture invisible mais redoutablement efficace.

2 : Le numérique, nouveau langage imposé

Naviguer sur un site, créer une adresse mail, scanner un document, le convertir en PDF, répondre à un courriel automatique... Cela suppose un ensemble de compétences. De la logique, de la concentration, du vocabulaire, du matériel, une connexion stable. Autrement dit : un bagage.

Or, tous les citoyens n'ont pas ce bagage. C'est ce qu'on appelle l'illectronisme. Pas l'échec scolaire, pas l'illettrisme, mais une difficulté profonde avec les outils numériques. Une personne sur six est concernée en France. Des jeunes, des anciens, des travailleurs, des personnes handicapées, des personnes isolées. Tous ceux pour qui le numérique n'est pas un outil, mais un mur.

3 : La banque sans visage

Reprenons Michel. Depuis la fermeture de son agence bancaire, il doit tout faire via son application. Mais Michel n'a pas de smartphone. Il a un vieux téléphone à clapet. Son fils lui imprime les relevés. Et quand une opération suspecte apparaît, il panique. Il appelle le numéro de sa banque. On lui parle d'un "chat" sur le site. Il ne comprend pas. On finit par lui envoyer un mail. Il ne l'ouvre pas. Il perd du temps. Il perd de l'argent.

Cette histoire, c'est celle de milliers de clients âgés, modestes, ou isolés. La banque est censée protéger, conseiller, accompagner. Elle est devenue une plateforme.

4 : L'impôt sans guichet

Pendant ce temps, à la maison, Michel reçoit un courrier des impôts : "Votre déclaration est disponible en ligne." Il soupire. Autrefois, il allait au centre des impôts avec son dossier papier. Aujourd'hui, il doit créer un compte sur impots.gouv.fr, activer FranceConnect, et se souvenir d'un mot de passe complexe. Il essaye. Il bloque. Il recommence. Il abandonne.

Les agents du centre départemental n'accueillent plus sans rendez-vous. Et pour prendre rendez-vous ? Devinez. En ligne.

Le numérique est devenu un filtre. Un tri invisible. Ceux qui savent l'utiliser accèdent au service. Les autres sont laissés sur le bord de la route.

5 : L'énergie à distance

Et là, c'est la coupure. Litteralement. Un matin, Michel n'a plus d'électricité. Il appelle. Personne ne répond. Il essaie de comprendre en ligne. On lui demande de se connecter à son espace client. Encore. Toujours. Il finit par se rendre dans une borne publique d'une maison France Services, où une jeune femme patiente et pédagogue l'aide. Il a oublié un paiement automatique. Un clic aurait suffi. Mais ce clic-là, il était inaccessible pour lui.

6 : Le quotidien débranché

Michel n'est pas un cas isolé. Partout en France, des personnes vivent ce quotidien bancal, entre déconnexion technique et humiliation symbolique. Ils ne sont pas ignorants, ni "réfractaires". Ils ont simplement besoin qu'on leur parle autrement. Qu'on leur tende la main. Qu'on leur laisse le choix.

Car il s'agit bien de cela : le choix. Le choix de pouvoir faire seul, ou avec aide. Le choix de pouvoir appeler un humain, ou utiliser une interface. Le choix d'être acteur de sa vie administrative et financière.

7 : Et maintenant ?

Il est temps de changer de regard. De ne plus voir l'exclusion numérique comme un retard, mais comme une urgence sociale. Les solutions existent :

  • Former les publics,
  • Renforcer les médiateurs,
  • Garder des points d'accueil humains,
  • Repenser la conception des outils.

Mais surtout, il faut arrêter de croire que le numérique est par défaut synonyme de progrès. Il ne l'est que s'il est juste.

Le progrès technologique n'a de valeur que s'il est partagé. Quand la banque, les impôts, l'énergie deviennent inaccessibles, ce n'est pas une simple maladresse. C'est une injustice. Une injustice moderne, propre, silencieuse, mais réelle.

Michel ne demande pas à revenir au papier carbone ou au carnet de chèques. Il demande simplement à pouvoir vivre dignement, comprendre ce qu'on attend de lui, accéder à ce qui lui revient. Est-ce vraiment trop demander, en 2025 ?

Redacteurs-associes  - 

Pas encore de commentaire

Ou

Cookies

Ce site utilise des cookies nécessaires à son fonctionnement, ils permettent de fluidifier son fonctionnement par exemple en mémorisant les données de connexion, la langue que vous avez choisie ou la validation de ce message.